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« Combien de fois ? Combien de fois regarder des conneries l’après-midi à la télé ? Du vide ! Rien que du vide pour remplir ma vie ! Combien de fois aller traîner dans le parc de loisirs de la Glissoire. ? Combien de fois passer devant ce banc ? Ne pas s’arrêter, marcher un pas après l’autre ? Un pas, après l’autre… Combien de fois aller au stade Bollaert voir le R.C. Lens se prendre une raclée ? […] Combien de fois acheter une bouteille de rouge deux tomates et un steak (« pas trop grand, s’il vous plait. Je vis seul, vous comprenez ? ) Espérer au détour d’un rayon tomber sur quelqu’un qu’on connait, au moins, un peu, même de vue seulement ? […] Qui croque la pomme meurt un peu, en somme. Les histoires ne sont-elles pas là pour vous le rappeler ? » 

Comment vous dire que cette bande dessinée est tout simplement un bijou, une sublime histoire certes d’amour, mais bien plus. Une histoire où des cœurs qui ne croient plus trop aux battements de vie, se remettent à enclencher de la lumière, du désir, de la tendresse, de l’espoir.   

Méditerranée vient d’enterrer sa  mère, son dernier lien parental, après avoir attendu 9 mois que la faucheuse fasse son sale boulot de récupération, d’arrachage des êtres. 9 mois avant que la tueuse accepte de prendre le corps d’une femme à l’odeur âcre, à la peau rêche, au regard usé d’avoir tout rêvé. 9 mois de patience au pied d’un lit d’hôpital avant que sa mère ne rende l’âme. Méditerranée, 62 ans et pour seul lien affectif, une cave où peaufinent, naissent des fromages qu'elle vend.
Méditerranée qui  telle Pénélope, attend un Ulysse prince charmant, nain d’un conte qui ne croit plus aux histoires, un marin du Nord qui l’emmènerait à la découverte d’océans lointains ou de terres inconnues. Méditerranée comme le présage d’un voyage au long cours, une barque à manipuler avec tendresse, un oiseau frêle et ridé aux ailes fatiguées.

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Ulysse, 57 piges et quelques centaines de kilomètres en plus, est mis à la retraite du jour au lendemain, sans avoir été convié au traditionnel pot de départ ou du moins celui qu’il espérait. Un plan de dégraissage qui ne laisse pas une seule chance au déménageur qu’il est, de comprendre cette nouvelle vie qui s’offre à lui. Ulysse, mains calleuses, dos charpenté, qui comprend que dorénavant son temps libre, il le passera devant sa télé à regarder de vagues séries soporifiques, à nettoyer son semblant de jardin balcon, à ramer sur un outil de torture offert par son fils à l’un de ses anniversaires passés.
Ulysse qui n’a plus de forces, d’envies, se demandant se qu’il va faire à l’orée de ses jours blanchis, de son ventre bedaine, de cette libido qui a besoin de mains expertes pour assouvir des besoins.
 

Elle et Lui. Lui et Elle. Méditerranée et Ulysse.
Deux corps qui abordent des années aux compteurs des âges qui passent. Deux corps qui ne reflètent plus la beauté mais plutôt les rides, les cheveux blancs, les varices, les ventres qui couvrent les replis d’un sexe qui ne s’épanouit plus, d’une poitrine moins pulpeuse.

Lui et Elle. Elle et Lui. Ulysse et Méditerranée.
Deux âmes en peine qui cherchent juste un port pour ancrer leur solitude, leur barque de tendresse dans un monde qui les a lâchement abandonnés, leur fin de vie. Lui et Elle. Elle et Lui. Pas encore séniles ou complètement flétris mais relégués sur le banc de touche, une vague division d’honneur, classement de ceux dont on ne sait plus trop quoi et que faire, ceux qui n’ont plus le droit d’aimer.

«  Le temps se résigne plus vite que l’âme. Le temps le ride, l’injurie, l’humilie, le varice, le ménopause, l’essouffle, le caricature. Il fait avec, le corps, beau jouer. L’esprit, lui, est mauvais perdant. Il met du temps à souffler le même nombre que le corps. Il ne conçoit que par à coups, par révélations douloureuses, par effrois successifs »

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Comment vous dire que Zidrou a encore frappé fort, très fort et d’une manière subtile, sublime, qu’il a écrit un récit où les larmes ne sont pas loin de perler et deviennent celles non pas de tristesse face à la solitude et l’abandon mais des perles de cultures et de beauté, d’un espoir face au coucher de soleil, d'une plénitude et sérénité, d’épanouissement atteint, d’amours partagés.
C’est juste, oui, sublime, tendre, farceur, canaille, attentionné comme peuvent l’être les histoires d’amour qui finiront un jour ou l’autre, rattrapé par le travail de la faucheuse. Le genre de scénario dont il est impossible de rester insensible quand les mots décrivent la lente agonie du corps, le revers inflexible de l’âme, la lente résignation des désirs et envies et la beauté des jours qui ensoleillent, avec quelques rides en plus, la vie. 

Et puis il y a le dessin d’Aimée de Jongh qui m’avait déjà fascinée dans « Le retour de la bondrée ». Là où tout était noirceur, Aimée de Jongh a transformé sa palette par touches de couleurs, partant de tons gris, rouges fades ou bleus sans saveur, vers la lumière, la possibilité d’une ile, des coloris vifs et remplis d’espoirs, un jeu de lumière et de cases. L’utilisation des diverses couches d’épaisseurs reconstitue les corps flétries qui s’épanouissent devant l’amour, la lumière et le désir. Le trait devient plus fin, libéré des carcans et autres pièges que l’on dresse à l’âge des cheveux blancs. Les rides deviennent pleines et belles, la tendresse se dessine dans chaque case gaufrier ou semi pleine page. Plus d’une fois les mains parlent de cette envie de se sentir libre, libéré. Qu’importe la fin de vie, la fin d’une vie. 

Zidrou et Aimée de Jongh explorent la solitude, trifouillent nos peurs primaires, notre ennemie dans la glace dont le regard nous glace. Sublime oui, vraiment. Sublime de tendresse et de ce regard qui se pose et nous ordonne d’aimer encore un peu ce ventre, ces seins, ces cheveux, ces rides et visages, ces corps qui avancent dans l’âge bien plus vite que l’âme. Sublime de tendresse, de douceur, de ce quelque chose qui vient vous frapper le cœur, la vie, qui vous rappelle ce sentiment d’amour et de liberté, de bonheur, d’épanouissement. L’amour qu’importent l’esprit et le corps quand ils se mettent à parler, à désirer.

Un coup de cœur absolu. Une bande dessinée à mettre dans toutes les mains, à ne pas laisser que dans sa bibliothèque mais à lire, relire, les jours où on sent que le corps prend possession de l’âme, que la mélancolie appuie un peu trop là où cela fait mal, où les chagrins nous empêchent de voir la lumière, la beauté des jours où le soleil se couche, qu’importe l’océan, la mer, qu’importe l’obsolescence programmée de nos sentiments. 

« Né du matin. Vieux dès le soir. Mort la nuit venue. Le soleil n’a qu’une journée, une seule, pour vivre et pour briller. »

 

Les BD de la semaine sont à retrouver chez Stéphie. (Et encore une fois, cette semaine s’annonce sous les meilleures bulles, un grand cru ) 

 

L’obsolescence programmée de nos sentiments
Zidrou – Aimée de Jongh
Dargaud

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