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Londres, quelques temps après la St Barthelemy et son massacre au cœur même de Paris.
Londres au XVIème siècle.
Règne d’Elisabeth et sa cour de lords et valais rêvant de conquêtes et d’un empire s’étendant au-delà de ses frontières, au-delà des océans, faisant des protestants, un peuple à la terre promise, une terre lointaine à conquérir, à découvrir et planter un drapeau. 

L’Angleterre et sa haine des catholiques qui n’ont pas réussi à garder auprès d’eux Mary Stuart, reine du Royaume d’Ecosse et durant une année, celle de France, la pire ennemie d’Elisabeth et de sa cour.
L’Angleterre et son rêve d’aventures, d’implanter une colonie dans ce vaste territoire vierge qu’est l’Amérique. Une terre à quelques encablures, une terre située de l’autre coté de l’Atlantique, au milieu d’un vaste territoire où les Espagnols ont déjà implanté leur culte, leur pouvoir. Une terre Incognito, un Nouveau Monde. Celui du Nord. Celle qui demeure encore mystérieuse, encore vierge. 

La Floride.
Florida.

Mais derrière chaque conquête se cache des hommes. Des hommes qui ne demandent qu’une chose faire partir de cette grande aventure, découvrir de nouvelle terres, de nouveaux peuples, apprendre d’eux, partager, comprendre leurs façons d’être, leurs cultures. Ne pas être que de simples soldats armés d’arquebuses et partir à la conquête de terre, de servir de pionniers et pirates au seul nom d’Elisabeth, de tous ces Lords qui ne rêvent que de gloires et de têtes à décapiter. 

« Comment te dire ?... Après n’avoir vu que de l’eau pendant des jours et des semaines, cette ligne droite de l’horizon qui n’en finissait pas. Ça a d’abord été l’odeur qui a changé puis les oiseaux, de plus en plus nombreux. Et puis la terre au loin, la forêt. J’en ai pleuré »

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Bien au-delà de l’aventure, c’est une page d’histoire que nous propose Jean Dytar. Celle qui n’est pas écrite dans les manuels, n’est pas répertoriée sur les cartes aux couleurs sépias et aux contours incertains. Une page qui ne fait pas la part belle aux grands conquérants, aux rêves d’un nouveau monde où le bonheur serait. Une page qui explique la complexité d’un monde et d’un passé révolu, oublié, d’un passé que l’on cherche à tout prix à ne pas révéler, à taire, comme on tait les démons, les fantômes et autres actes de barbarie, comme on met sous silence les odyssées naufragées, échouées. 

Il y a une vraie révélation à lire cette bande dessinée, à entrer dans ce Londres d’un siècle passé où les ruelles et les maisons à colombages dévoilent des secrets, des rêves avortés, des silences qui camouflent des cicatrices, des spectres et autres fantômes, une course à l’aventure et aux conquêtes, à la rivalités entre états, entre les hommes, entre les cartographes, la Cour, les nobliaux et Lords. Une mise en lumières d’un pan de l’histoire, celle que l’on ne raconte pas, qu’on rêve mais dont on ne dit mot. 

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La qualité première, au-delà de l’aspect historique, de cette bande dessinée est la finesse du dessin, de l’illustration et graphisme. Il y a dans la palette de couleurs utilisée par Jean Dytar toute la finesse du trait et de la recherche, des pages et chapitres qui composent cette odyssée, les nuances apportées entre la conquête de la terre inconnues et celles qui dépeint un Londres urbain, complotant sous les capes des Grands et les murmures et béances d’une famille. On navigue entre les aquarelles infiniment belles et envoutantes d’un pays fait de forêts et de rivières, d’animaux aux écailles et peaux d’alligators, d’un peuple vêtu de pagne et de plumes, accordant peu d’intérêt à l’or mais rêvant lui aussi de terres à conquérir, à posséder.
On passe ainsi d’un monde à un autre, d’une parenthèse floue à une réalité historique, à des pages vivantes et hors du temps, à une mise en scène où rien n’est laissé au hasard, flirtant entre un classicisme propre à une époque et une imagination, à une cartographie incertaine comme une promesse d’un nouveau monde.

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On pourrait croire à une BD arguant l’aventure, la navigation, la possibilité d’une terre. Mais par ce jeu des couleurs et palettes, du scénario, Jean Dytar nous ouvre les portes d’un polar, d’une page où l’aventure fait la part belle au suspens, au thriller psychologique tant l’étude de cette histoire recèle des portraits sensibles et comploteurs et sa maitrise de la cartographie, art du XVIème siècle, tout simplement incroyable. 

Du grand art pour une bande dessinée, pour une terre inconnue, pour ce Florida.

« Conquérir ces terres ! Au fond, je n'en voyais pas l'intérêt, ni la légitimité. En vertu de quoi pourraient-elles nous être dues ? Au nom du Christ ? Laudonnière n'avait même pas pris la peine d'engager de pasteur ! Nous étions pratiquement tous de l'Eglise réformée, mais chacun priait dans son coin... Personne pour convertir ces sauvages. Notre position n'avait aucun sens. »

 

A lire chez Mon bar à Bd préféré, Brize et ses Brizés. L’ensemble des BD de la semaine sont à retrouver chez Moka. 

 

Florida
Jean Dytar
Delcourt 

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