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« Ca ne pouvait pas être vrai, il n’y avait pas d’images. Toujours la même carte d’un autre temps, aux contours sommaires, les mêmes croquis simplistes, l’unique photo grisâtre. Rien qui nous oblige à regarder en face l’entrée du gouffre.
Qui pouvait être assez bête pour croire que le nuage s’était arrêté à la frontière ? Disons que c’était important de croire à quelque chose. On en avait tous envie. Avant au siècle de la peste, la peste noire dont Pagnol donne une description si terrible, on avait la religion. Mais là, rien. Nus et crus face à l’impensable. C’est pour ça qu’on ne voulait pas savoir. Ca permettait de souffler. »


Que faisiez-vous le samedi 26 avril 1986 ? Peut être vous en rappelez-vous ? Oui ? Non ? La vie s’est-elle écoulée paisiblement, loin de toute agitation, sans vague, sans souvenir particulier ? Comme beaucoup, on oublie les dates références, surtout si elles sont liées à des événements internationaux qui semblent nous toucher sans pour autant nous atteindre réellement ? Mais il suffit qu’une catastrophe semblable se réveille pour que la mémoire se remette en marche et nous ouvre de nouveau les yeux.
Samedi 26 avril 1986 oui, une date de fin du monde, un déluge de mensonges, d’atomes, de poussières mortelles qui s’abat sur l’Europe, le monde et modifie notre vision sur le nucléaire, sur les mensonges d’Etat, la vision du monde moderne.  

Samedi 26 avril 1986. Il y a 30 ans. Hier en quelque sorte. 

Rappelez-vous ! Le réacteur 4 de la centrale nucléaire Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, de Tchernobyl explose. Durant 4 jours un nuage de fumée radioactive va grossir en particules de graphite et d’uranium et cracher au dessus de l’Ukraine, des pays baltes et nordiques, l’Europe occidentale, son venin d’une mort invisible. La fin d’un monde, la fin du monde.
3 destins de femmes verront le jour à cette date. 3 femmes comme pour mieux nous rappeler ce qu’est cette date, ce que sont devenus l’URSS, les rêves des syndicalistes qui prônaient des valeurs humanistes, rassembleurs, unitaires et qui ont baissé les bras devant le nouveau visage de l’industrie et des pouvoirs financiers liés.

Un magnifique roman sur l’amour d’une adolescente porté à son père qui se meurt au fond d’un lit, qui voit son futur de bleu de travail devenir fumée, déchet, rêve d’une possible union des corps ouvriers s’enliser au fond des chantiers navals. L’amour d’une femme pour son mari, qui est parti combattre le feu, l’atome, en premier, qui est revenu du champ de mort comme on revient des enfers, cramé, brulé, atomisé. Un amour inconditionnel, héroïque comme seules les slaves peuvent le donner. Et un troisième portrait, celle qui rêve de liberté, d’insoumission, d’amour interdit et fou, de relever le défi de vivre au-delà  des mensonges, des libertés opprimées, de poursuivre les rêves et de partir au-delà des frontières.
Mensonges et bleu de travail. Mensonges et sueurs de ceux qui auront donné leur vie, leur corps, leur âme à un pays, une croyance ouvrière, un avenir. Liquidation des cœurs et des corps. 

Un magnifique roman sur les  rêves qui se brisent, sur l’amour qui s’envole, sur l’insoumission et l’envie de liberté, sur les peurs face à ce que l’on ne sais plus, pas, ce qui est invisible car inconnu.
Un magnifique roman qui prend là, dans nos chairs, nos souvenirs de ces années où l’on croyait aux possibles, où les menaces financières, industrielles, technologiques, humaines nous semblaient irréelles, impossibles, où la fin du monde n’était qu’une vulgarisation d’un passé.
Et puis, 1986, une année où finalement beaucoup de choses ont basculé, des fenêtres se sont ouvertes, d’autres refermées. Des menaces sont apparues, les visages de la précarité, de l’industrialisation et l’économie outrancière sont arrivés dans nos vies sans que nous y prenions garde.
Une superbe écriture qui me donne une envie folle de découvrir les autres romans de Lucille Bordes et de découvrir « la supplication » de Svetlana Alexievitch.  

1986 ou la fin d’un monde et le début d’un autre. Un virage socio-politico-géographique-financier-économique. 1986, une année blanche, comme un nuage invisible et chargé de radioactivité, de mensonges et de désillusions.  « 86, une année blanche », un roman uppercut, qui nous prend aux tripes et laissent nos émotions se mettre en fusion. Touché, coulé. Magnifique.

 

« En 86, ici et là-bas, c’est la même utopie qui s’effondre. Sauf qu’on était loin des liquidateurs, de ce côté du monde. Eux disaient nous encore, quand mon père se rendait compte qu’il fallait falloir dire je ? Qu’il ne restait que ça, un drôle de je rattaché à rien, rétréci, sans histoire. Un je désengagé qui ne signifiait plus l’appartenance à une classe, je suis un ouvrier mais l’individualisme, je cours, la nuit je cours, je ne veux pas voir ça.
Sauve qui peut.
Mon père était clairement du côté des liquidés. »
 

Et relire la très belle bande dessinée d’Emmanuel Lepage « Un printemps à Tchernobyl »

  

86, année blanche
Lucile Bordes

Liana Levi

 

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