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« Lucie 

J’avais quinze ans et le monde à mes pieds. Je n’aimais ni moi ni les autres, ce qui me laissait une liberté souveraine. J’allais au lycée en mobylette. Le midi je rentrais chez mes parents, jamais pu supporter la cantine, trop de gens qui mangent. C’était l’année où j’apprenais mon cours d’économie à patins à roulettes sitôt la table débarrassée, tournant à toute allure jusqu’à l’étourdissement autour de l’immense salon-salle à manger familial. Je ne comprenais rien à l’économie. Je n’avais trouvé que les patins pour retenir jusqu’à l’heure suivante les mots et les graphiques qui ne signifiaient rien. »
 

« 86, année blanche ». Un coup de cœur. Un roman qui vous prend là, dans ce moment saisissant d’une lecture vous ramenant trois décennies en arrière et vous poursuit longtemps après avoir terminé la dernière page. Un roman, une écriture et ce basculement, ces questions que l‘on se pose dès les premières pages : « Que faisions-nous ce jour de printemps 1986 ? », ce jour où le monde a basculé dans les fumées de Prypiat, dans le nuage radioactif de Tchernobyl ?  

Trente ans après, Lucile Bordes et Sophie Lemp nous rappellent cette catastrophe nucléaire qui à tout jamais s’est inscrit dans notre mémoire collective et individuelle.  

Par sa plume, son écriture, Lucile Bordes nous retrace le destin de trois femmes, trois personnes à la vie aussi différentes que leur caractère, leur envie de liberté, d’amour ou d’avenir. Un roman qui m’avait chaviré par cette écriture où l’infime, le quotidien, l’exaltation de la vie rejoignaient cette date de fin du monde, ce moment où tout a basculé dans la torpeur, les mensonges, la fin d’un monde qui roulait vers une modernité. Un roman grandiose par l’intime et l’universel, par ces hommes, ces femmes qui le temps d’une catastrophe nucléaire, ont réinventé un monde, leur monde, ont bousculé nos peurs, notre innocence, les pouvoirs politiques, redéfini les frontières entre un monde réel et une irréalité inconcevable, mensongère.  

Sophie Lemp a eu envie d’adapter avec émotion « 86 année blanche » de Lucile Bordes dans cette journée du  « 27 avril 1986, de Prypiat à La Seyne-sur-Mer » sur les ondes de France Culture. Et c’est avec un plaisir infime, cette touche qui caractérise si bien Sophie Lemp, cette façon qu’elle a de saisir l’infime elle aussi, l’intime d’en faire quelque chose qui nous touche, nous émeut et fait que cette histoire de femmes nous appartient, nous rapproche de ce moment où tout a basculé.
De Sophie, je connaissais Le fil, ce merveilleux roman qui m’avait bouleversé, émue par ces gestes, cette écriture et ces petits riens devenant nous, sont nous. Ce canevas qui se tisse, nos racines, ces rides qui jalonnent nos vies, nous fabriquent, ces joies, l’enfance. Puis je l’ai suivi dans ses adaptations radiophoniques avec notamment « Dans les allées du Jardin des plantes » où ces portraits évoqués étaient fil à relier, bouts de laine qui nous ressemblent et nous tiennent chaud, dans les adaptations sublimes sur Billy Holiday, la grande Billy et d’Yves Simon. Somptueux.  

Cette adaptation de « 86 année blanche » est bousculante tout en étant d’une douceur, d’une vérité cruelle absolue poignante et si vivante.
On retrouve toute la grâce affutée de l’écriture de Lucile Bordes, ces portraits de femmes si belles, si amoureuses de la vie, apeurées par ce qui allait se passer. On ressent avec émotion, la fragilité de ce moment, la tendresse qui nous noue le ventre, la quiétude et l’inquiétude qui jaillie derrière un mot, un son, une intonation.
Ces trois femmes qui se présentent à tour de rôle, ne sont que nos propres portraits et retranscrivent nos attitudes, nos peurs, nos petites errances personnelles, nos questions sur ce qui se cachaient derrière ce que l’on ne nous disait pas.
C’est fort, tendre et à la fois si poignant, si vrai, qu’entendre ces mots récités donnent l’envie fulgurante de rouvrir ce roman et de retrouver l’écriture de Lucile Bordes sous la grâce de l’adaptation de Sophie Lemp. 

Il y a des rencontres qui sont magnifiques à lire, à écouter et à s’imprégner. « 86 année blanche » et « Le 27 avril 1986 : de Prypiat à La Seyne-sur Seine » en font partie. Merci Mesdames. Merci. (A retrouver toute cette semaine sur les ondes de France Culture dans l’emission de blandine Masson « Fictions / La vie moderne »)

 

« Que devient la transparence la nuit ? » 

  

Le 27 avril 1986 : de Prypiat à la Seyne-sur Seine
Sophie Lemp

adaptation radiophonique de 86 année blanche

Lucile Bordes