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« C’est déjà insensé de parcourir ces terres pauvres. Presque beau de marcher sous la pluie à la recherche de soi. Avec la brume qui colle aux pieds et alourdit les mots, le chemin d’un coup trop étroit pour y passer entier.
Avec les petites terreurs qui se réconfortent seules.
C’est presque une habitude. L’eau qui tombe du ciel donne assez de lumière. »

« Trouver refuge » … trouver refuge…  Dès les premières pages, le titre vient nous questionner, nous hanter, nous prendre par la main et nous donner la matière à trouver refuge. Le sien. Le notre. Un refuge. Ce refuge. Où est-il, qu’en est-il ? Comment le reconnaitre, savoir de quoi et de quelle matière il est fait ? Pourquoi trouver refuge, comment le savoir ? Est-ce de moi, à moi que ce mot et cette expression vont s’adresser ? « Trouver refuge » ? 

Dans le préambule Jean Claude Dubois nous rappelle l’étymologie du mot qui vient du verbe fuir et « en font un lieu où l’on se réfugie pour échapper à un danger ou un lieu où se rassemblent des personnes qui se savent acceptées. » 

Où est notre refuge ? Où se réfugier lorsque le danger devient, arrive ? Où s’échapper et se sentir accepter, accepter par des personnes qui nous acceptent ? Où si ce n’est en nous, en notre enfance, notre cocon, notre ventre émotions. L’enfance, ce lieu d’un monde imaginaire et de paysages recueils, le souvenir de notre naissance, de ce lit premier, ce lieu qui nous accueille, nous recueille, nous offre la pause nécessaire.
En chacun de nous réside un refuge, un lieu pause, un lieu nid, un lieu lit. Ce lieu qui nous apaise, nous transporte, nous guide, nous grandit. Un lieu de paysages, de personnes, d’espaces, d’atmosphères. Un lieu universel et à la fois personnel. Un refuge qui est nous, intimement, égoïstement.  Un refuge comme une maison fait d’arbres, de rivières, de fleuves, de montagnes, de chemins, de plaines, de sable et de dunes, de galets ou de boue. Refuge. Trouver refuge.

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Ce recueil, je l’ai lu au pied de mon fleuve sacré celui qui est justement refuge, lieu d’apaisement, de sérénité lorsque la course du temps prend une vitesse folle, lorsque le moment est venu d’échapper à un danger, de me réfugier, de renoncer à ce visage-courage quotidien et de laisser une part à la fatigue du corps, de l’esprit, à la mélancolie et la solitude. Etre une refugiée. Etre réfugiée. Se réfugier. Auprès de  ceux qui me ressemblent. Auprès de ces paysages qui sont moi. Auprès de mon enfance enfouie.
J’ai ouvert les premières pages, laissé de côté le préambule, sur lequel je suis revenue à la fin, découvert dans le silence de l’eau qui glissait à mes pieds, les mots. 

« Délier le paysage. Si l’angoisse de vivre tient. Si le désir s’étiole, on peut se contenter d’en picorer les miettes. Un rejet curieusement seul dans les branches d’un cerisier. Une langue sèche au fond du puits. Les paniques en fleurs. Et les ronces dedans. Et la fragilité des pierres.
On peut s’en contenter. Faire des fenêtres un temps mort. »

J’ai gouté les mots, ai aspiré les textes courts, tendres, gracieux, doux. Ces mots qui quelque part me reliaient à mon refuge intérieur, à mon moi. J’ai écouté les sons, accepté les cerfs-volants perdus, les fils cassés, la pluie qui soudain, venait glisser sur mes cheveux, une pluie fine comme un chagrin qui coulait et se dispersait devant la magnificence du lieu, la douceur de ce fleuve sauvage et unique. L’horizon redevenait couleurs, rouge solaire. Un jour se levait. Imaginaire d’une enfance qui se reconstruisait, qui avançait.
J’ai tourné, retourné « Trouver refuge », mon refuge, les pages. Plus d’une fois je suis revenue sur les mots, cette lente mise en bouche que me proposait Jean Baptiste Pedini, cette renaissance. Devant moi s’étendait une ile, l’ile comme refuge… ermite, solitaire. Trouver refuge. Entre deux méandres, deux bancs de sable mouvant. « Autant de petits cailloux blancs à essaimer encore ».

« Tous les jours, c’est pareil. La mélancolie nous précède d’un pas. Elle est le rayon de soleil qui traverse les volets. Le silence déjà chaud dans la gorge.
Elle est cet arrière-goût latent. Elle est l’arrachement. Le bouquet paqueté de ronces. Le saccage dedans. Les souvenirs plumés avant que l’oiseau ne s’élance.
Tous les jours on le sait. Elle dépose à nos pieds la dépouille chaude de l’enfance. »

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Plus je découvrais l’écriture et la poésie de Jean Baptiste Pedini, plus je revenais vers ce bleu de travail qui m’avait tant remué, tant subjugué. Je retrouvais la même veine, le même refuge dans les mots, dans les sonorités, dans ces tripes qui nous mettent à terre, nous laissent pantois et nous ravivent, nous réoxygènent. Des mots qui me heurtaient et à la fois m’apaisaient, cheminaient, moi petite poucette dans mes souvenirs, dans ma chair.  

« Ici on se sent bien. Quand on perd la distance entre une aurore aphone et le bruissement des blés. Quand la vapeur monte. Quand on ne distingue rien au-delà de la voie ferrée. Quand ça crisse. Quand l’arbre plie. Quand une ombre va de main en main sans obscurcir les branches. Quand personne n’y prend garde.
Quand la fragilité du ciel est un regard qui nous tient. » 

Accompagnant les mots, j’ai marché, donné la main aux paysages et au jour baissant. La narration de l’auteur me liait à ce que je ressentais, voyais, entendais, à cet enfant qui courait, riait. Je ne trébuchais plus sur les lézards qui filaient entre les pierres, entre les chats noirs qui venaient se faufiler entre mes jambes. J’étais « au premier rang de l’enfance » et la prose de l’auteur était là pour me le rappeler. Une prose tout en douceur, tout en recueillement et partage. Des mots refuges, ceux qui nous ressemblent, nous acceptent tels que nous sommes, je suis, en font ce lieu où je me sentais acceptée.   

« On attend maintenant que le soleil vienne. Que les couleurs se mettent prestement en place. Que chacun reprise ses peurs. Que nos ombres prennent appui sur le ciel. » 

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« Trouver refuge »…. j’ai coupé « quelques poèmes en manière de bûches. [Je me suis] réchauffée de peu ». Je me suis réchauffée de beaucoup. Et j’ai grandi, grandi. De rien, de peu, de ce corps qui s’étire, retrouve sa place et ses contours. J’ai « Repousser ce moment où l’instant capitule. Pousser des pieds la nuit. S’étirer tranquillement et prendre de la place. Se donner de la place. Là. Ici et maintenant. Entre chien et loup. Au mitan de la défaite et des rêves. Quel drôle de pli on prend à attendre de vivre. Quelle drôle de manière de courir ainsi après la fatigue et de laisser demain prendre la place d’aujourd’hui. » (Thomas Vinau - La part des nuages). Et j’ai trouvé belle cette réponse, ce jeu de mots, de poésie entre Jean Baptiste Pedini et Thomas Vinau.
 

Trouver refuge
Jean-Baptiste Pedini
Cheyne Editeur